jonronson

L’histoire : Jon Ronson, l'auteur reconnu des Chèvres du Pentagone s’aventure dans un voyage rocambolesque au pays des désordres mentaux pour essayer de savoir si notre société n'est pas animée au final, plus par la folie que par la raison, par les névroses que par l'intelligence.

Pour ce faire, il rencontre des psychopathes remarquables, des psychiatres un peu cinglés, des hommes d’affaires qui, du narcissisme à l’asociabilité, doivent leur réussite à leurs névroses. Cette épopée aussi loufoque qu’éclairante le conduit chez le célèbre psychologue canadien Robert D. Hare, l’inventeur du test du psychopathe, moyen infaillible de mesurer notre degré de folie.

Entre Woody Allen et Hunter S. Thompson, Jon Ronson se promène dans l’antichambre de la démence avec une autodérision et un humour caustique et pose des questions dérangeantes sur nos désordres. Pouvons-nous échapper à l’un des 374 types de troubles mentaux répertoriés ? Sommes-nous tous fous ?

La critique de Mr K : Drôle et intéressante lecture que cet ouvrage de Jon Ronson dont je parcours l’œuvre pour la première fois. Du moins sur papier car Nelfe et moi étions allés au cinéma voir l’adaptation des Chèvres du Pentagone que nous avions beaucoup aimé à l’époque. Au programme ici, une exploration des âmes torturées de personnes sujettes à la psychopathie. Que se cache-t-il derrière ce thème si galvaudé ? Comment reconnaître un psychopathe du troupeau d’individus lambda ? Voici les deux fils conducteurs de l’ouvrage que l’auteur propose de suivre entre roman, enquête journalistique et témoignages sous le sceau de l’érudition et de l’humour corrosif.

Suite à une manipulation de grande échelle, l’auteur-narrateur décide à partir du travail d’un praticien émérite (dont le fameux Robert D. Hare) de partir à la chasse au psychopathe. Le grand béotien qu’il est en matière de pulsions criminelles déviantes va être confronté à la réalité brute, des faits incroyables souvent effroyables et des réponses parfois parcellaires malgré une science en constant progrès. Chaque chapitre correspond donc plus ou moins à un cas et l’on se rend vite compte que cette pathologie est plus complexe qu’on ne le croit et que finalement elle est plus répandue qu’on ne le pense et ceci dans les différentes strates de la société allant des hautes sphères de la finance (niveau empathie, je crois qu’on atteint zéro dans ce milieu là) au marginal ostracisé par nos sociétés occidentales et leur discours unique sur la réussite.

N’en déduisez pas par ces propos liminaires que le livre va vous plonger dans une angoisse sans borne entre paranoïa et suspicion. Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas déménagé dans une cabane au fin fond de la cambrousse pour m’isoler loin du monde avec Nelfe et Tesfa ! Bien que parfois déroutant, le livre a le mérite de posséder une assise scientifique solide (et tout à fait digeste soit dit en passant) et un ton volontiers impertinent et décalé. Cela donne à l’ensemble une homogénéité étonnante et différente. On se laisse prendre facilement par les quelques cas étudiés qui révèlent bien des choses sur cette maladie mais aussi sur les sociétés qui créent parfois leurs propres monstres, variation universelle autour du thème de Frankenstein dont la Créature se retourne contre lui.

On rentre grâce à des entretiens directs saisissants et des recherches plus approfondies dans des quotidiens très différents, des existences disparates avec un point commun nœud de la psychopathie : l’absence d’empathie qui détruit toute forme de barrière morale et parfois libère une force de destruction que l’on pourrait facilement rapprocher de la notion de Mal absolu, aveugle, frappant au hasard ou échafaudant des plans tortueux. Le lecteur se retrouve souvent sous le choc d’une manière de se comporter, de penser totalement différente et dérangeante. Chaque page qui se tourne, chaque phrase peut amener un décrochage total et livrer une révélation, un ressort dramatique qui a bouleversé une ou des existences. Il faut encaisser, accepter l’information et en même temps s’en détacher. Le style vif, incisif, très nuancé et suintant de second degré de l’auteur permet une distanciation en douceur entre réflexion et sourire. C’est étonnant à écrire mais c’est exactement le processus que j’ai pu observer chez moi.

Êtes-vous psychopathe ? se lit finalement très bien malgré un sujet dur et on se surprend à en redemander, à pousser le voyage plus loin, à en savoir plus. On ressort satisfait, conscient du monde étrange que peut se révéler être nos communautés humaines et rassuré quand on se rend compte que nous-même ne sommes pas psychopathe. Nelfe et Tesfa peuvent être rassurées ! Quant à vous autre, je ne peux que vous conseiller de passer le test à votre tour et de rencontrer les êtres qui peuplent ces pages. C’est à la fois enrichissant et divertissant. Tout simplement différent.