vendredi 17 mars 2017

"Sumerki" de Dmitry Glukhovsky

Sumerki

L’histoire : Quand Dmitry Alexeievitch, traducteur désargenté, insiste auprès de son agence pour obtenir un nouveau contrat, il ne se doute pas que sa vie en sera bouleversée. Le traducteur en charge du premier chapitre ne donnant plus de nouvelles, c'est un étrange texte qui lui échoit : le récit d'une expédition dans les forêts inexplorées du Yucatán au XVIe siècle, armée par le prêtre franciscain Diego de Landa. Et les chapitres lui en sont remis au compte-gouttes par un mystérieux commanditaire.

Aussi, quand l’employé de l'agence est sauvagement assassiné et que les périls relatés dans le document s'immiscent dans son quotidien, Dmitry Alexeievitch prend peur. Dans les ombres du passé, les dieux et les démons mayas se sont-ils acharnés à protéger un savoir interdit ? A moins, bien entendu, que le manuscrit espagnol ne lui ait fait perdre la raison. Alors que le monde autour de lui est ravagé par des ouragans, des séismes et des tsunamis, le temps est compté pour découvrir la vérité.

La critique de Mr K : Je ne me suis jamais vraiment remis de la claque que fut la lecture de FUTU.RE du même auteur, un roman de SF ambitieux et sans concession qui m’avait procuré un plaisir de lire rare et précieux. C’est donc avec une joie ineffable que je découvris le cadeau de Noël de belle-maman en décembre dernier. On ne le dis jamais assez, il faut toujours soigner ses relations avec sa belle-mère !

Dans Sumerki, roman de 380 pages, nous suivons la lente descente aux enfers de Dmitry Alexeïevitch, un traducteur moscovite confronté à un curieux texte écrit en espagnol il y a plusieurs siècles. Ce dernier relate une expédition de conquistadors dans la jungle du Yucatan à la recherche d’un mystérieux objet sacré aux yeux des mayas. Plus il avance dans sa traduction, plus Dmitry voit sa perception du réel se troubler, la réalité et l’imaginaire se mêlant inextricablement au fil des chapitres qui s’égrainent comme autant de coups de semonce avant la révélation finale. Rajoutez à cela des événements étranges et catastrophiques qui se produisent un peu partout dans le monde comme annonciateurs d’une apocalypse à venir et vous obtenez un texte prenant comme jamais qui fait la part belle à l’introspection du narrateur-héros et à l’installation d’une atmosphère inquiétant et glauque au possible !

Par bien des aspects, ce livre m’a tout d’abord fait penser à une superbe étude de caractère à la manière du Horla de Maupassant (malgré un style d’écriture très très différent). L’auteur s’évertue à nous décrire la moindre action, moindre pensée de son personnage principal dont on ne sait jamais vraiment s’il est sain d’esprit. Être plutôt ordinaire, quelconque, à la vie bancale, Dmitry va à travers ce nouveau travail aux conditions étranges (il reçoit les manuscrits au compte-gouttes) se révéler à lui-même. Il se retrouve confronté à l’extraordinaire entre croyances mayas qui semblent ressurgir dans le réel, un écrit mystérieux qui pose énormément de questions et n’apporte pas beaucoup de réponses dans un premier temps. On navigue donc à vue avec ce héros attachant mais néanmoins dérangé qui au fil de ses expériences, de ses rencontres interlopes (des voisins bizarres, un limier de la police qui ne lâche rien, une créature inquiétante stationnant devant sa porte...) et de ses recherches sur les mayas va toucher du doigt une vérité à la fois terrifiante et jubilatoire.

On explore Moscou avec lui, passant de l’appartement étouffant aux grands boulevards et aux ruelles sombres. On rentre avec Dmitry dans d’étranges musées poussiéreux se situant dans une rue qui n'apparaît sur aucune carte et les locaux des agences de traduction ont tendance à disparaître du jour au lendemain... Il n’y a donc pas seulement l’esprit du héros qui soit touché par un mal grandissant, ce dernier se reflète aussi dans la réalité qui l’entoure et l’accumulation de nouvelles graves des désordres du monde n’est pas fait pour rassurer. Il semblerait que la nature se réveille et prenne sa revanche sur les êtres humains. Cette fin du monde qui se profile est-elle prévue de longue date ? Est-elle inéluctable ? Que cache le mystérieux manuscrit à ce propos ? Tout autant de questions qui trouvent leur réponse dans un final halluciné et hallucinant qui m’a laissé totalement pantelant (et ravi) en fin de lecture.

Sumerki est un bijou d’écriture. On retrouve la splendide langue de l’auteur qui se fait ici encore plus intimiste pour mieux explorer les abysses de l’esprit humain et la théogonie maya. Ce mélange subtile entre un homme en perdition qui se raccroche à un travail qui le fascine et l’immersion dans un système de pensée totalement différent du notre : celui des mayas. Le rythme dans cet ouvrage est plus lent que dans FUTU.RE, les descriptions y sont plus nombreuses et les interactions entre personnages plutôt rares. Mais on retrouve la critique acerbe de nos sociétés qui apparaît au détour d’une réflexion ou d’une phrase, un sentiment de mélancolie, de désespoir qui prend à la gorge le lecteur hypnotisé par le passage régulier entre le récit d’exploration qui vire au voyage mystique et les retours à une réalité qui se transforme en cauchemar. C’est très dérangeant, exigeant de part la finesse d’écriture et du sous-texte mais incroyablement beau dans son aspect crépusculaire (ça tombe bien, Sumerki signifie crépuscule en russe).

Je n’en dirai pas beaucoup plus pour ne pas livrer de clefs de lecture mais ce livre est une sacrée expérience littéraire. Il confirme tout le bien que je pense de cet auteur décidément à suivre, ancré dans son époque mais néanmoins très inspiré d’auteurs comme Dostoïevski notamment dans le traitement des personnages. Sumerki est une petite bombe comme on en lit rarement, je ne saurai trop vous conseiller de tenter l’aventure à votre tour. Vous verrez, vous en reviendrez changé !

Posté par Mr K à 19:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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