samedi 10 décembre 2016

"Les Agneaux du seigneur" de Yasmina Khadra

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L’histoire : Ghachimat est un village de l’Algérie d’aujourd’hui : on se connaît depuis l’enfance, on se jalouse et on se jauge. On s’affronte en secret pour obtenir la main d’une jeune fille. On déteste ceux qui ont réussi, on méprise ceux qui sont restés dans la misère. On étouffe sous le joug d’une tradition obsolète. On ne s’émeut guère des événements qui embrasent la capitale. Mais il suffit du retour au pays d’un enfant fanatisé, pour que les habitants de Ghachimat basculent dans le crime collectif, portés par le ressentiment et la rancœur. Et c’est ainsi que progressivement, des garçons bien tranquilles deviennent des tueurs en série...

La critique de Mr K : Comme dit sur IG, Yasmina Khadra est effroyable dans son genre. C’est le genre d’auteur incontournable dont on sait que l’œuvre est essentielle et qu’elle ne laisse jamais indifférent. C’est toujours une lecture rapide pour un texte court qui marque durablement les esprits. Les Agneaux du seigneur ne déroge pas à la règle. Lu en deux soirées, il m’a littéralement rendu insomniaque tant ce qui m’a été donné de lire est d’une cruauté sans nom et m’a littéralement retourné l’estomac. Âmes sensibles s’abstenir...

Dans un petit village rurale, la vie s’écoule comme depuis toujours entre tradition, commérages et distance avec le monde. Chacun vaque à ses occupations entre ceux qui brûlent la chandelle par les deux bouts, les élites en place qui étalent leur pouvoir, les vieux sages qui édictent les règles sacrées et l’imam qui appelle à la prière. Certains jouissent d’une belle vie, d’autre la construisent et enfin, certains la subissent. Et puis vient le vent du changement, un vent mauvais venu de la capitale et qui s’étale à tout le pays : l’islamisme représenté par le FIS et les GIA. Se répandant comme une traînée de poudre, il va changer la vie de tous les protagonistes du roman. Il va engendrer la haine, la violence et la vengeance dans un déluge de peur, de feu et de sang.

Clairement cet ouvrage est un des plus violents et des plus choquants que j’ai jamais lu. Sans doute sa concomitance avec l’état d’urgence, les attentats et la bouffée de nationalisme que nous subissons depuis bien trop longtemps contribuent à rendre ce récit si vif et si heurtant. Il est le digne reflet d’une humanité cruelle qui n’hésite pas à sacrifier la morale et le bon sens de base pour assouvir sa soif de pouvoir et de domination. L’Islam dans sa version radicale est ici synonyme d’intolérance, de destruction, de viol et de meurtres barbares qui feraient presque passer les journalistes décapités par Daech pour des chanceux... C’est tout bonnement horrible et inspiré de faits réels selon l’auteur lui-même, quels malheur et honte que l’occident ait fermé les yeux sur les massacres perpétrés en Algérie (et notamment la douce Kabylie) durant les années 80/90. C’était une sorte de laboratoire de l’horreur qui annonçait déjà ce qui allait suivre.

On trouve tout dans ce livre : l’amour des livres face à l’horreur, la notion de liberté / de choix face aux lois iniques et injustes, l’amitié de vieux amis et la trahison la plus perfide d’un rival amoureux écarté, la duplicité de l’ancien paria devenu riche propriétaire, les petits dictateurs du désert devenus tyrans et monstres d’inhumanité... C’est le choc entre l’humanité et sa négation. On se surprend à hésiter à tourner la page suivante tant l’escalade semble sans fin et de plus en plus viscérale. Rien de gratuit pour autant, simplement une chronique mortifère de la fin d’un monde, d’une humanité et d’une vie paisible. Rien ne sera plus jamais comme avant après cette période de plomb.

Croqués avec talents et de manière concise, il ne faut pas trop s’attacher aux personnages. En effet, soit ils disparaîtront à jamais soit ils se changeront en bête infernale transformant la vie sur terre en enfer. Familles et amitiés déchirées, vendettas gratuites et sordides, l’instauration du fascisme religieux le plus moyen-âgeux, rien ne nous est épargné malgré parfois des petits moments de lumière grâce à la sagesse d’anciens ou les mots plein de bon sens posés par l’écrivain public. Mais mon dieu que cette lecture fut rude et mes nuits agitées après une telle expérience. Doublez cela avec la fin de l’ultime saison de Breaking Bad (terrible série) et vous vous gâtez le sommeil pour de longs jours !

Que dire de plus... Ce roman est à lire assurément quitte à être démoli et complètement rétamé après en avoir terminé avec lui. L’écriture de Yasmina Khadra reste un modèle du genre entre économie de mots et profondeur du propos. C’est beau et c’est horrible à la fois, c’est tout simplement l’humain dans ce qu’il a de pire. Avis aux courageux, cet ouvrage est un incontournable.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- L'Attentat
- Les Hirondelles de Kaboul

Posté par Mr K à 17:47 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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