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L’histoire : Dans un futur lointain, les humains sont connectés via des implants à un réseau commun. Ensemble, ils forment un organisme unique, le "Vivant". La mort n’y existe pas : dès qu’un individu est "mis sur pause", son code génétique renaît dans un nouveau corps. Le nombre d’humains est constant – trois milliards.

Le Vivant vacille sur ses bases lorsque l’impensable survient : un homme naît. Il est sans code, sans patrimoine, il n’est la réincarnation de personne. On l’appelle Zéro. Placé sous étroite surveillance, il devra trouver des réponses sur son identité dans un monde réputé parfait...

La critique de Mr K : Depuis ma lecture du génial Refuge 3/9 et ma rencontre avec l’auteure, Anna Starobinets, aux Utopiales cette année (un article dédié sera bientôt en ligne), je suis sous le charme de cette petite femme à l’imagination débordante et à l’univers si décalé.  C’est donc avec plaisir que j’ai appris la victoire du Vivant pour le Prix Utopiales Européen (malgré la présence dans la sélection des excellents FUTUR.ES et Métaquine) et que tout naturellement j’en entamai la lecture. Au final, une grosse claque de plus, je deviens de plus en plus russophile en terme de littérature de l’imaginaire !

Dans un futur glaçant, les humains pour régler les soucis inhérents à leur genre (crises, guerres et conflits en tout genre) sont tous inter-connectés sur une plate-forme appelée le "Vivant". Devenus immortels suite à l’établissement de règles immuables, ils vivent dans une réalité augmentée et paternaliste qui leur garantit bonheur et stabilité. Cependant, la naissance d’un être à part, non référencé dans le réseau global va mettre à mal la mécanique totalitaire bien huilée mise en place et remettre tout le système en cause.

C’est l’histoire classique du grain de sable qui fait dérailler tout un système et même si en soi le principe est relativement classique, la maestria narrative de l’auteure et sa manière d’amener les choses font passer directement ce roman au premier plan des oeuvres du genre. On pense beaucoup à Orwell dans cette lecture mais aussi au génial comic book V pour Vendetta et pourtant, Anna Starobinets s’en démarque par un style très personnel et une déstructuration du récit qui aime à perdre le lecteur par moment pour mieux le récupérer ensuite. Ne vous attendez donc pas à une trame purement chronologique mais plus à de mini allers-retours qui confinent au sublime tant ils se complètent admirablement et proposent une évolution différente de la narration. Il faut certes s’accrocher un petit peu mais ça vaut vraiment le coup de surpasser les quelques freins qui pourraient apparaître dans votre esprit en début de lecture.

Ce livre est très fort par l’univers qu’il propose. Pas loin du principe de Matrix, s’y ajoutent une critique féroce et cynique des réseaux sociaux et de la virtualisation des rapports humains. Tout rapport humain et activité s’apparente dans l’univers du Vivant à des choix binaires que l’on effectue ou non. Si le système trouve votre réponse inappropriée, il n’hésite pas à vous relancer sans cesse pour que vous décidiez finalement d’aller dans la direction qu’il souhaite vous voir prendre. Le fascisme larvé du procédé est très bien rendu avec des retranscriptions de discussions type chat, d’intervention du Socio (le réseau en question) et des rapports multiples d’activités. Gare à ceux qui transgressent les règles car ils sont voués alors à être mis en pause (passage de la vie actuelle à la suivante) et à être corrigés (oui, dans sa grande bonté le "Vivant" ne punit pas soit disant...). Tout est fait pour que rien ne vienne troubler la félicité de la population humain régulée au nombre précis de 3 000 000 000 du moins jusqu’à l’apparition de Zéro.

Ce garçon remet tout en cause car n’ayant pas été estampillé à sa naissance, il ne peut pas se connecter au réseau et il se pose très vite des questions. Malgré son envoi en maison de correction (là où l’on essaie de remettre sur le droit chemin tout ceux qui contredisent l’ordre naturel du "Vivant"), il va peu à peu s’approcher d’une vérité qui va bouleverser son existence et celle de toutes les autres composantes du "Vivant". À travers les révélations d’un hacker emprisonné, d’un ancien tueur en série emprisonné également depuis des siècles (vive la vie éternelle !) et l’amour redécouvert avec une femme ; il va provoquer nombre de changements et pénétrer dans le saint des saints, le mystérieux conseil des huit qui régit l’ensemble. Antidote ou nouveau virus, je vous laisse découvrir le rôle exact que va jouer Zéro dans cette fable accablante où Anna Starobinets dénonce la perte d’empathie du genre humain face au tout virtuel, la disparition des sentiments filiaux (institutionnalisés dans cet univers clos, la famille étant un concept à oublier selon le "Vivant") et l’isolement affectif qui peut en résulter. Il ressort une grande solitude, une froideur et une vacuité terrible des existences qui nous sont données à voir dans ce roman qui prend aux tripes, provoquant sentiments contradictoires et belles réflexions sur l’évolution récente des technologies et le rapport étroit qu’elles entretiennent avec le genre humain.

On ressort littéralement rincé d’une telle lecture où la profondeur du propos et les thématiques abordées s’alignent avec un style vraiment bluffant entre froideur informatique et envolées lyriques propres à une auteure à l’écriture magnifique, retranscrite à merveille dans cette traduction. Bien que pessimiste et très dur dans les aspects qu’il peut aborder, ce roman possède une aura magnétique, un pouvoir d’addiction fort qui oblige le lecteur à y retourner au plus vite pour savoir la suite et même à y repenser lors de pauses durant la lecture.

À fois puissant, inquiétant et bouleversant, Le Vivant est d’ores et déjà à mes yeux un classique à lire absolument quand on veut aborder la SF au regard du monde que nous connaissons aujourd’hui et qui évolue de plus en plus vite. Le Vivant est clairement une possibilité, un développement sociétal qui malheureusement pourrait se révéler plausible. Une véritable bombe littéraire à découvrir au plus vite !