La tête légère d'Olga Slavnikova

L’histoire : Maxime Ermakov a Moscou à ses pieds : publicitaire talentueux, il a fait fortune en vendant du chocolat. Un jour, il reçoit la visite d’étranges individus, fonctionnaires des services secrets, qui lui annoncent qu’il doit se suicider au plus tôt. De cette manière, il sauvera des millions de gens. On lui remet donc une arme en le priant de se conduire en patriote. Mais le suicide n’entre pas dans les projets de Maxime, et les services secrets sont obligés de lui rendre la vie infernale : ils déclarent aux habitants de son immeuble que Maxime est un ennemi, des gens patrouillent sur son palier, les voisins colportent des ragots sur lui. Et pour couronner le tout, un nouveau jeu vidéo gratuit passionne la Terre entière : il s’agit de tuer un personnage en tous points semblable à Maxime.

La critique de Mr K : C’est une sacrée claque littéraire que je vous propose de partager aujourd’hui avec La Tête légère d’Olga Slavnikova, tout juste sorti ce jeudi aux éditions Mirobole qui décidément proposent des lectures différentes et prenantes. Ici, on navigue aux confins du réalisme et du fantastique dans une histoire flirtant avec Kafka et Orwell, un sacré mix qui prend le lecteur à la gorge dès le départ. Suivez le guide !

Maxime T. Ermakov est un col blanc qui réussit. Travaillant dans la publicité, il gagne très bien sa vie et cela lui convient. Il a une "régulière", possède une bonne voiture, et un appartement convenable. Tout bascule le jour où des membres des services secrets viennent lui annoncer qu’il est la cause de grands malheurs à venir et que pour cela il va falloir qu’il se suicide et ainsi éviter nombre de catastrophes au nom de la sacro-sainte loi des causes et conséquences. Imperméable à ce raisonnement ubuesque, et ayant envie de croquer la vie à pleines dents, Maxime va tout faire pour échapper à ce fatum funeste... Mais comment faire quand on devient l’ennemi public numéro un désigné par l’État et que les foules manipulées s’en mêlent ?

Après une très brève présentation de Maxime, on rentre très vite dans le sujet avec l’entrevue première entre notre héros et les hommes du gouvernement. On sait dès lors que l’on a basculé comme Maxime dans un monde déviant qui va mettre à mal les frontières morales communes. Ainsi, au nom d’une loi de la nature obscure, sans réelle explication ni développement, Maxime se voit attribuer une responsabilité sur des atrocités comme des attentats, des accidents de transport ou encore des épidémies. Selon les autorités, il en est responsable au gré des choix anodins qu’il peut effectuer au cours de ses journées. Bien évidemment, Maxime va s’ériger contre cette logique totalement absurde et va tenter de se débattre avec toute l’énergie du désespoir car beaucoup de monde est contre lui.

À commencer par les autorités qui font apparaître en filigrane un état autoritaire, surveillant ses concitoyens et s’en servant pour mener sa politique au détriment des libertés fondamentales et de la vérité. Mensonge, manipulation, relais par les réseaux, médias et même applications ludiques ne sont pas de trop pour pousser notre innocent au suicide. Car les autorités en sont persuadées, il faut que son décès vienne de lui et qu’il mette fin à ses jours. Peu à peu, vous imaginez bien que la vie du héros devient insupportable avec un piquet de manifestants campant jour et nuit devant chez lui, sa mise au placard à son travail, la méfiance qu’il inspire avec notamment des commerçants qui lui refusent l’entrée de leurs magasins... Malgré tout cela, Maxime s’accroche, il refuse d’accepter d’être traité en coupable et va tenter de multiples stratagèmes pour échapper à la curée.

Il trouvera quelques secours avec une mystérieuse communauté habitant le même immeuble que lui, d’anciennes connaissances qui ressurgissent, une femme qui va lui inspirer l’amour pour la première fois de sa vie (très très beau passage sur le fait de tomber amoureux, ça m'a humecté l’œil). Et puis, il y a le poids du passé et des passages en flashback sur le grand-père, héros stakhanoviste de l’ex-URSS avec qui Maxime va même parler dans des passages de fantastique pur qui font leur petit effet. Mais là encore, on ne sait à quel saint se vouer, l’auteur se plaisant à brouiller les pistes et multiplier les retournements de situation. Il faut avoir le cœur bien accroché pour encaisser les différentes péripéties qui s’enchaînent et la fin m’a laissé tout pantelant comme un poussin de trois jours. Même si j’en ai entrevu les grandes lignes à l’avance, l’effet est garanti !

Sans en dire beaucoup plus, sachez que la tension est palpable tout du long, qu’elle ne redescend jamais et qu’Olga Slavnikova a un don pour créer des ambiances glauques et étranges où la réalité peut dévisser à tout moment. L’angoisse monte très vite, les interrogations aussi, le lecteur pris au piège ne peut se dépêtrer de cette gigantesque toile d’araignée tissée avec maestria et finesse. L’écriture est d’une beauté à couper le souffle : riche et accessible, très franche et parfois d’une poésie à fleur de mot, elle sert remarquablement bien le récit et propose une plongée dans l’absurde, la cruauté et l’humanité avec une rare force. L'oeuvre a en plus une portée universelle tant elle touche à des notions communes à tous comme la responsabilité, l’innocence ou encore la justice.

Une excellent lecture qui tape fort dans le cœur et l’esprit, provoque évasion et réflexion chez le lecteur captif et ravi. Une bombe à retardement qui comblera tous les amoureux de littérature. Courez-y !