9782226325730g

L'histoire : "À la fin de décembre 1999, une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval, au premier rang desquels, bien sûr, la disparition du petit Rémi Desmedt. Dans cette région couverte de forêts, soumise à des rythmes lents, la disparition soudaine de cet enfant provoqua la stupeur et fut même considérée, par bien des habitants, comme le signe annonciateur des catastrophes à venir. Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame, tout commença par la mort du chien…"

La critique de Mr K : J'ai découvert cet auteur avec le génial Au revoir là haut, prix Goncourt mérité et jubilatoire traitant de l'après Grande guerre. J'avais adoré l'écriture dynamique et saisissante, le traitement ciselé des personnages et la rencontre émouvante entre la grande et la petite Histoire. Changement de style et de genre avec le dernier né de l'auteur, Trois jours et une vie flirte avec le drame intimiste, le roman noir et l'étude sur le comportement d'une communauté endeuillée. Le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est réussi avec un récit poignant baignant dans l'ombre du grand Dostoïevski.

Antoine est un jeune garçon pas très sûr de lui qui cherche à plaire: aux garçons de son âge pour leur prouver qu'il est du même moule qu'eux et aux filles dont les charmes enivrants éveillent des désirs nouveaux chez l'adolescent en devenir. En quelques chapitres, Lemaitre plante le décor: le quotidien d'Antoine, ses relations et les différents personnages qui vont jouer un rôle crucial dans le drame qui va avoir lieu (le père de Rémi, la mort atroce et choquante du chien, la mère d'Antoine qui élève seul son fils, le fonctionnement d'une bande de gamin, les réflexions et pensées du jeune antihéros). On n'insistera jamais assez sur la nécessité d'écrire un bon début de roman. C'est là où tout se joue, dans l'accroche, la curiosité et l'amour que l'on peut vouer ou non aux personnages. C'est carton plein ici avec une délicatesse de tous les instants dans l'exploration de la psyché des personnages et des ressorts dramatiques très bien installés. Les pages s’enchaînent avec un plaisir accru et des interrogations nombreuses.

Et puis, le petit Rémi disparaît et Antoine en est responsable. Pourquoi, comment? Tout est expliqué lors de la scène clef et dès le départ le lecteur en sait long. Mais l'intérêt du roman est tout autre, il réside dans l'évolution d'Antoine par la suite, d'où la référence à Dostoïevski en préambule de ma chronique. Il y a clairement des parallèles et des sources d'inspiration tirés du magnifique Crime et châtiment, où le jeune Raskolnikov éprouve les angoisses de la culpabilité face à un acte brutal et irréfléchi. Plus accessible, le livre de Lemaitre n'a pas à rougir de la comparaison, rien ne nous est épargné des affres d'Antoine qui s'enfonce peu à peu dans une spirale infernale: mensonge, faux-semblants, honte, culpabilité, remords et regrets sont exposés à nu et saisissent à la gorge le lecteur prisonnier d'une toile d'araignée mentale d'une rare complexité. Chaque mot, réaction, réflexion d'Antoine semble l'attirer vers le fond et les abysses de sa personnalité en changement.

Autour de lui, figure immobile renfrognée dans son mutisme, navigue un monde bouleversé où chacun se sent concerné et touché par cette disparition douloureuse. Le jeune garçon était sans histoire et apprécié de tous. Dans certains chapitres, l'auteur lève le stylo de sa proie (Antoine) et s'attarde sur les adultes et les autorités qui s'agitent en tout sens pour retrouver Rémi et doivent par la suite affronter la terrible tempête de 1999. Cet événement va avoir son influence et sceller le destin du héros que l'on retrouve par la suite à différentes époques de sa vie d'après. Bien qu'épargné par un rouage d'événements concomitants, son existence reste terne et chargée des poids du passé. Les questionnements intérieurs même s'ils se sont atténués vont ressurgir à plusieurs moments et influencer son existence qui lui échappe irrémédiablement. La fin bien qu'abrupte (on aurait aimé en lire encore plus!) est réussie, tétanisante et sans appel. On reste cloué à son siège entre stupéfaction devant le machine infernale que peut se révéler être un parcours de vie et le bonheur d'avoir lu un roman qui prend aux tripes.

Superbe lecture que ce dernier roman de Lemaitre qui nous emmène avec lui dès le premier chapitre par son amour de ses personnages et son écriture toujours aussi incisive et immersive. On se prend à regretter que cet ouvrage se lise si vite tant l'addiction est profonde et enrichissante. Une belle claque que je vous invite à prendre au plus vite!