Celeste-NG-Tout-Jamais-DitL'histoire : Lydia est morte.
Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore... Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus. Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac.
Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés.

La critique Nelfesque : Gros gros coup de coeur pour ce roman de Celeste Ng, "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", son premier et qui annonce la naissance d'une grande auteure.

Le lecteur entre dans la vie de la famille Lee. D'origine asiatique par le père, américaine par la mère, elle est le mélange de plusieurs cultures et plusieurs rêves mais elle a aussi ses appréhensions, ses peurs et ses hontes. Comme celles de James, qui enseigne l'Histoire des Etats-Unis à l'université, lui l'asiatique dont tout le monde se moque dans cette Amérique des 60's et 70's et qui rêvait d'Harvard. Comme celles de Marylin, son épouse, qui a toujours voulu être médecin à une époque où les femmes n'avaient pour vocation que de trouver un bon époux, vivre dans leur ombre et avoir des enfants.

De cette union sont nés Lydia, Nath et Hannah. Chacun singulier mais traînant derrière lui le poids de ses origines. Les yeux bridés tel un fardeau, la peau un peu jaune dont on se moque. On les appelle "les chinois", on se demande ce qu'ils mangent, comment ils vivent, on les regarde de travers.

Ce matin du 3 mai 1977, Lydia est en retard pour prendre son petit déjeuner. L'adolescente ponctuelle, studieuse et ambitieuse, gît dans le lac de la ville mais tout le monde l'ignore encore.

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" est un roman qui fait la part belle à ses personnages. Chacun des 5 membres de la famille Lee est important, chacun voit ses pensées et ses souvenirs disséqués et leur psychologie travaillée à l'extrême. Lydia est-elle partie ? A-t-elle été enlevée ? Pour le découvrir, l'auteure revient sur la genèse du couple, sur leurs aspirations de jeunes étudiants, sur leur éducation. Se tisse alors peu à peu la toile de fond d'un tableau à plus grande échelle, celle qui façonne l'histoire d'une famille, des détails qui mis bout à bout forment l'inconscient collectif familial.

J'ai été littéralement bouleversée par cette lecture. Connaître le fin mot de l'histoire, savoir si Lydia a été tuée et par qui ou si elle s'est donnée la mort importe peu ici. Ce roman de Celeste Ng n'est pas un thriller habituel, un page turner jonché de rebondissements et de scènes sensationnelles. Non, nous sommes ici dans le domaine de l'intime, dans le non-dit, dans ce qui touche l'homme au plus profond. Comment se forge une identité, comment la pression familiale peut être un poids malgré toutes les bonnes intentions, comment les membres d'une fratrie vivent l'existence et le succès de ses frères et soeurs, comment les parents peuvent faire rejaillir sur leurs enfants toute la violence de leurs échecs et revivre leurs rêves à travers eux. Autant de sujets qui sont ici appréhendés et livrés au lecteur avec toute la beauté et la grâce que peuvent avoir parfois la violence ordinaire et la souffrance.

Pour envelopper cette histoire malheureusement banale d'un enfant qui disparaît et pourtant si distincte tant la famille Lee nous dévoile ses plus intimes secrets, Celeste Ng use d'une plume remarquable. Il y a de la nostalgie dans ses mots, de la poésie dans ses formulations, de la justesse et beaucoup d'amour dans la description des liens qui unissent une famille. On ne peut s'empêcher de réfléchir à la sienne en lisant "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", aux mécanismes conscients ou inconscients qui rythment notre quotidien et à la nécessité de briser la répétition des scénarios de vie parfois intergénérationels. Sans s'en rendre compte, les larmes commencent à couler au fil des pages et cette lecture vient se nicher au plus profond de nous-même.

J'ai retrouvé ici toute la puissance et l'émotion que j'ai éprouvé à la lecture de "Seul le silence" de R. J. Ellory. Des premières lectures d'auteurs jusqu'alors inconnus qui vous prennent aux tripes, qui vous parlent plus que nulle autre. Du Laura Kasischke et du Joyce Carol Oates également dans l'approche du roman par son auteur, dans la sensibilité, la finesse et la violence des sentiments.

Que dire d'autre, à part de vous précipiter en librairie pour acheter ce livre qui est sorti le 3 mars dernier. Des bouquins comme celui-ci, il ne faut pas les laisser passer, il faut les faire vivre, les conseiller et en parler partout autour de soi. Je tiens là sans doute ma plus belle lecture de 2016, la barre est haute et je suivrai de très près les prochaines traductions d'ouvrages de Celeste Ng. C'est pour cela que j'aime lire, pour ces moments de grâce et de perfection, pour ces coups de foudre qui vous laissent pantois à la fin d'une lecture. Des moments qui n'arrivent que très peu dans la vie d'un lecteur et qui font, par leur rareté, des rencontres d'une puissance et d'une intensité fulgurantes.