mardi 1 décembre 2015

"Le Cas Sneijder" de Jean-Paul Dubois

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L'histoire : Paul Sneijder est l'unique survivant d'un accident d'ascenseur. Sa fille y a perdu la vie. Depuis ce jour, sa perception de la réalité s'est affinée, comme si quelqu'un avait monté le son du vacarme du monde. Comment continuer à vivre, avec une épouse tyrannique qui ramène un poulet rôti les jours où elle voit son amant ? En changeant de métier : promener des chiens, voilà une activité attrayante.

La critique de Mr K : C'est toujours un plaisir de retrouver Jean-Paul Dubois qui manie comme personne le drame et l'humour, et dont la langue fond dans la bouche comme un bon chocolat que l'on apprécie longtemps après sa consommation. Aventurier des mots doublé d'un explorateur de l'esprit humain, il fournit avec Le Cas Sneijder un roman touchant et juste à la beauté mélancolique.

Paul est un miraculé… Enfin pas tout à fait. Lui est toujours là mais pas l'amour de sa vie. Marie sa fille n'a pas survécu à l'accident d'ascenseur dont il est sorti indemne physiquement mais qui a des répercussions sur sa vision du monde et de l'existence. Depuis son retour à la maison, il voit les choses autrement et se rend compte qu'il est passé à côté de nombreuses choses dans sa vie qu'il semble avoir traversée sans véritable envie ni volontarisme. Ainsi, il s'est laissé "phagocyté" par sa nouvelle femme qui lui impose ses choix sans que lui-même ne s'y oppose ou tente de le faire. Par exemple, elle lui a toujours refusé le droit de recevoir sa fille à la maison, l'obligeant à la voir en dehors ou chez ses parents. Paul s'est toujours couché devant elle, transformant son existence en une plaine sans passion, morne et parfois désespérante.

La disparition de Marie va changer l'ordre des choses. Pas dans le sens où il va renverser les valeurs établies dans son foyer mais plutôt dans son esprit. Se repliant de plus en plus en lui-même, il se détache progressivement de ses deux fils méprisants et de sa femme tyrannique, plus rien ne semble important à part le souvenir de Marie qu'il s'attache à maintenir vivante (de nombreux passages le montrent en pleine réflexion intérieure avec l'urne funéraire contenant les cendres de la disparue) et sa nouvelle fascination pour les ascenseurs. Il quitte son travail (reliquat d'un arrangement avec sa femme) et décide de devenir accompagnateur de chiens, travail dégradant selon son épouse très soucieuse des apparences (elle a tout pour plaire, je vous assure!). Peu à peu, au fil des pages, cet homme sombre inexorablement, délaissé des siens et livré à lui-même.

J'ai adoré ce livre. Je l'ai lu en un temps record emporté par la mélancolie qui en émane et le caractère absurde de l'existence menée par le héros. Très attachant mais en même temps parfois agaçant dans son incapacité à réagir et prendre l'ascendant sur sa moitié, Paul survit mais n'arrive pas à surmonter son deuil teinté de culpabilité et de regrets. C'est l’œil humide et le cœur au bord des lèvres qu'on tourne les pages avec quelques sursauts plus légers, notamment les passages avec son nouveau chef obsédé par les chiffres palindromes. On s’agace beaucoup aussi contre cette épouse acariâtre, narcissique et centrée sur elle-même que la honte et les remords n'étouffent pas, infidèle et frivole que seuls sa carrière et ses enfants intéressent. Dieu qu'elle est haïssable, ça faisait longtemps que je n'avais pas ressenti cela dans une lecture!

L'histoire se déroule à Montréal dans un quartier que j'ai eu la chance de découvrir lors d'une visite à une vieille amie en 2004. C'est étonnant de parcourir un quartier que l'on a soi-même connu autrefois: le parc botanique d'une beauté à couper le souffle (la partie asiatique est à ne rater sous aucun prétexte), les rues enneigées avec son ballet de déneigeuses, la gentillesse des québecois, l'ambiance si particulière qui règne dans les rues… Beau retour en arrière pour moi, pour une ville remarquablement bien reconstituée par un auteur au sommet de sa forme.

Chirurgien de l'âme et écrivain d'une finesse inégalée, Jean-Paul Dubois nous prend par la main tout au long de cette balade triste, qui touche en plein cœur et qui vous l'imaginez se termine bien mal... C'est en petits morceaux que Nelfe m'a récupéré après cette lecture d'une force incroyable et dont le souvenir me hante encore au moment où j'écris ces lignes… À lire absolument!

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"Vous plaisantez Mr Tanner"
"Une Vie française"
- "Kennedy et moi"

Posté par Mr K à 17:36 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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