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L'histoire: Pour tromper son angoisse du temps qui passe et de la dégénérescence physique, Nick, un écrivain new-yorkais, passe son temps à séduire des femmes qui se laissent facilement impressionner par sa culture et son hédonisme. Une nuit, il fait avec une certaine Mélissa une expérience inédite, à la fois sexuelle et spirituelle. Goûtant pour la première fois au sang humain, il se sent revivre.

La critique de Mr K: Outre-Atlantique, Nick Tosches est considéré comme un "auteur culte" mélangeant habilement souffre et littérature. Biographe de Jerry Lee Lewis notamment, journaliste rock que l'on pourrait rapprocher de Philippe Manœuvre chez nous, poète et romancier, il a plus d'une corde à son arc. Moins connu en Europe (j'avoue que je ne le connaissais pas avant cette lecture) sauf dans les milieux branchés rock et littérature bien barrée, son dernier roman Moi et le Diable vient tout juste de sortir aux éditions Albin Michel. La quatrième de couverture étant diablement (sic) séduisante, je m'empressais d'en entamer la lecture…

Nick est vieillissant et comme pour beaucoup il considère que la vieillesse est un naufrage. Son corps le lâche, ses démons le rattrapent régulièrement en matière d'alcool et sa carrière littéraire est derrière lui, l'auteur ayant perdu le goût d'écrire. Il traîne sa mélancolie et sa hargne dans des rades obscurs auprès de barmen compatissants et de belles inconnues car il fuit l'idée du passé qu'il considère être un sale endroit. Grâce à sa verve et son sens de la répartie, il multiplie les conquêtes d'un soir, relations sans lendemain qui le temps d'une parade de séduction, d'un RDV, d'une coucherie lui font oublier sa condition. À la suite d'une énième aventure, l'écrivain va pousser la passion au maximum, goûter au sang et atteindre des sommets insoupçonnés de l'extase spirituelle et sexuelle. C'est le début d'une longue fuite en avant entre folie et désir.

Impossible de ne pas penser à l'auteur lui-même quand on suit les péripéties de cet écrivain en souffrance. Même prénom, même tranche d'âge et une vie bien rock and roll (et un gros gros indice au 3/4 du livre!). Étrange mélange et alchimie, entre réalité et fantasmes d'un auteur qui semble hanté par la vieillesse. Page après page, le héros semble poursuivre le rêve fou de l'immortalité qu'il pense toucher du doigt (et de la langue!) en buvant le sang de ses victimes consentantes. Cela donne lieu à des scènes pornographiques d'une grande qualité littéraire mais qui risquent de choquer les plus pudibonds d'entre vous. Descriptions anatomiques et sensitives se succèdent sans détour, sortes de sabbats des temps modernes où corps et esprits se plient face à la volonté du vieillard qui ne veut pas mourir et qui existe par le sexe et l'eucharistie païenne que représente la consommation du sang des jeunes filles. Dans un premier temps, cela semble fonctionner, sa vue s'améliore et il retrouve des capacités physiques qu'il croyait avoir définitivement perdues.

Mais comme dans tout pacte faustien, il y a un revers de la médaille. Que cache réellement ce rajeunissement? Quel avenir pour lui et Mélissa, la mystérieuse jeune femme qui l'accompagne sur ce chemin obscur? Vit-il vraiment tel un vampire des temps modernes, son imagination ne mène-t-elle pas notre héros en bateau? Autant de questions qui se bousculent dans l'esprit du lecteur à la fois fasciné et un peu désemparé face à un livre repoussoir par moment (la chair est triste au bout d'un moment devant tant de déballage) et jouissif dans sa manière d'aborder les obsessions d'un homme en fin de vie. Ainsi, j'ai trouvé le thème de l'alcoolisme traité avec brio par l'auteur entre finesse, pulsions de mort et réalisme clinique refroidissant (la scène à l’hôpital restera longtemps gravée dans ma mémoire). Très réussies aussi sont les scènes d’interaction entre Nick et les femmes qu'ils rencontrent, âmes perdues s'entrechoquant, s'attachant ou se libérant l'une de l'autre de manière fracassante. Au delà du sexe, la psychologie est poussée dans ses retranchements au travers de portraits au vitriol de personnes blessées par la vie et qui tentent de survivre malgré tout. C'est le rock and roll baby!

C'est l'occasion aussi pour l'auteur de nous convier à des discussions à bâtons rompus sur le sens de la vie avec un certain Keith (que les amateurs de rock remettrons très vite!), de régler ses comptes avec les grandes enseignes dites culturelles mais aussi avec l'émergence des livres électroniques (ça c'est pour le côté "vieux con" du personnage principal) à mettre en rapport avec le regard que porte l'auteur sur le monde qui évolue autour de lui et surtout sans lui. Il ressort de ce livre un grand désenchantement ainsi qu'une ineffable rage de vivre qui transpire des pages sentant la sueur et le foutre (oups le mot est lâché!).

Je dois avouer que la lecture de Moi et le Diable fut tout d'abord assez difficile. Le livre est brillamment écrit pour qui aime le style bad guy doublé d'un érudit certain. Pour autant, il m'a fallu passer par quelques phases de découragement notamment face aux scènes érotiques que j'ai trouvé finalement assez ennuyeuses et des saillies culturelles parfois lourdingues. Mais en persévérant, on se rend compte que rien n'est gratuit, que tout se complète pour mener à un dernier acte vraiment splendide entre révélation cachée et mise en perspective d'une existence toute entière. On prend une belle claque et on ressort quelque peu changé de cette lecture vraiment différente, dérangeante mais qui ne peut laisser insensible. Le Diable est le prince des tentateurs, vous laisserez-vous tenter par lui à votre tour?