mardi 7 juillet 2015

"Corpus Christine" de Max Monnehay

004

L'histoire: Collez-moi le canon d'un magnum sur la tempe je tremblerai moins.

Enfermez-moi dans la chambre froide d'une morgue et laissez-moi vous dire que c'est du gâteau.

Ce que je vis devait peser dans les cent vingt kilos et transpirait à grosses gouttes une eau malodorante.

Ce que je vis était énorme.

C'était ma femme.

La critique de Mr K: Vous venez de lire cette quatrième de couverture. Étrange et intrigante, non? Perso, je n'ai pas pu résister et sans connaître l'auteur ni le contenu réel de Corpus Christine, je l'ai embarqué lors de notre dernière visite chez l'abbé. Bien m'en a pris tant ce premier roman de l'auteur est aussi réussi que surprenant. Pas de spoiler durant la chronique mais certainement plus de renseignements que pour moi lors de ma première vision de l'ouvrage. Bande de chanceux!

Le narrateur (dont on ne saura jamais le nom) ne peut plus se tenir debout suite à une chute et doit rester constamment en position horizontale. Il est séquestré dans son propre appartement par son épouse qui se plaît à lui infliger humiliations et privations. Seuls repères, les sonneries de l'école voisine et un voisin qui engueule à intervalle régulier on ne sait qui… C'est bien mince et la perte de repères s'accompagne souvent de la perte de la raison. Peu à peu, il s'enfonce dans un rapport étrange avec son bourreau familier entre répulsion et attirance, et l'on assiste impuissant à la déchéance d'un homme capable de tout pour pouvoir manger un morceau de poulet ou quelques chips… Pourquoi est-il immobilisé? Pourquoi sa femme se conduit-elle ainsi? Ce n'est qu'une partie du drame qui se joue et qui va vous mener en bateau sur les 227 pages de l'ouvrage.

J'ai trouvé ce roman très novateur de par son déroulé et sa fraîcheur. Pas de chichi ici mais une vision brute du calvaire que cet homme vit. On est placé dans l'esprit du héros qui mêle habilement désespérance, humour sur soi et actes de bravoure. J'ai adoré ses expéditions nocturnes dans la cuisine pour essayer de récupérer quelques victuailles pour éviter de mourir de faim. Il a ainsi développer des dons d'ingéniosité et accentué ses différents sens pour contourner les obstacles et sa chère femme. C'est dans l'adversité que l'on se révèle à soi et c'est exactement ce qui se passe ici. À part sa technique de rampe et quelques souvenirs habilement distillés par l'auteur, une grande place est donnée à l'introspection du héros malheureux dans ce livre. On revient sur son travail et la façon dont il a rencontré sa femme, leur union et le développement de leur vie commune. Tout est embrouillé au départ, les indices sont minces, l'auteur se concentrant sur le quotidien rébarbatif d'un héros impuissant face à la diminution de son état physique. Et puis, les zones d'ombre s'éclairent sans trop en dire pour autant. Le suspens est ménagé comme jamais et bien malin celui qui trouvera la clef avant qu'elle nous soit livrée.

Le process d'introspection du héros est ultra-réaliste et très bien menée. Il est clairement à la merci de sa femme et il se perd dans le temps qui passe. Il essaie de se souvenir, de revenir sur le passé mais s'embrouille souvent. Il interpelle d'ailleurs souvent directement le lecteur pour le prendre à témoin, lui demander conseil, lui faire constater des choses qui lui paraissent évidentes. C'est déstabilisant et très excitant en même temps. On pénètre dans la chambre avec lui, on guette l'ouverture de la porte par sa femme avec lui, on sombre dans ses drôles de rêves et nous en discutons même du contenu avec lui! C'est diablement malin et efficace, brise les repères et a le mérite de faire basculer le simple fait divers sordide dans la littérature avec un grand L. Pas mal du tout pour un premier livre!

L'écriture comme dit plus tôt est vraiment novatrice: assez nerveuse, agressive voir parfois violente tant elle confronte le lecteur à la dure réalité vécue par cet homme diminué (violence physique mais surtout morale qui résulte de ce duel pervers entre lui et sa femme). J'ai retrouvé d'ailleurs un peu de l'ambiance que j'avais apprécié dans le superbe livre Misery de Stephen King. On étouffe face à cette situation refermée sur elle-même dont on ne voit pas l'issue, on est même au bord de l’écœurement mais on continue quand même, fasciné par la monstruosité des rapports décrits. La fin vient cueillir un lecteur hagard et bien content de s'être laissé pris au piège de cette histoire dérangeante au possible.

Un petit bijou d'humour noir et de délire psychotique que tous les amateurs ne doivent pas laisser passer!

Posté par Mr K à 19:10 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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