moloch

L'histoire : L'Éternel parla à Moïse et dit : Tu diras aux enfants d'Israël: si un homme des enfants d'Israël ou des étrangers qui séjournent en Israël livre à Moloch l'un de ses enfants, il sera puni de mort... Si le peuple du pays détourne ses regards de cet homme qui livre ses enfants à Moloch et s'il ne le fait pas mourir, je tournerai moi, ma face contre cet homme et contre sa famille et je le retrancherai du milieu de son peuple avec tous ceux qui se prostituent comme lui en se prostituant à Moloch... (La Bible, Lévitique, XX.)

La critique de Mr K : Retour vers un auteur que j'affectionne tout particulièrement aujourd'hui avec un nouvel opus de Thierry Jonquet, chantre du polar bien noir à la française. Moloch ne déroge pas au genre, bien au contraire, vous allez assister à une véritable descente aux Enfers, à un voyage au bout de la nuit dans les tréfonds de la déviance humaine. Âmes sensibles s'abstenir, Moloch n'est pas à mettre entre toutes les mimines !

Derrière cette quatrième de couverture biblique se cache une histoire épouvantable ou plutôt plusieurs histoires sinistres qui s'entrecroisent : des policiers parisiens doivent enquêter sur le meurtre épouvantable de quatre enfants dans un pavillon de la proche banlieue (les chérubins ont été carbonisés vivants rien de moins !), un directeur de l'aile d'oncologie d'un hôpital et sa surveillante en chef ont des soupçons quant à la possible maltraitance de leur enfant par des parents apparemment bien sous tout rapport, un SDF illuminé part en croisade pour punir les personnes qui ont fait du mal à sa jeune protégée et un peintre condamné par la maladie confiant à son psychiatre sa volonté de finir en beauté en expérimentant encore plus loin le lien entre souffrance et Art... Tout un programme vous l'avez compris, avec une œuvre dérangeante qui n'est pas sans rappeler l'excellent Les Racines du mal de Maurice G. Dantec, un de mes livres cultes.

Avec ce livre, Jonquet colle au plus près du quotidien de ses personnages. Les différents chapitres correspondent aux jours qui s'égrènent depuis la découverte macabre jusqu'à la résolution de l'enquête. Via des sous-chapitres courts, on passe allègrement d'un personnage à l'autre, d'une intrigue à l'autre. L'auteur très malin en profite pour nous asséner à chaque fois quelques scènes fortes, parfois plus intimistes et fait monter la mayonnaise comme il en a le secret. On a beau savoir que tout va se réunir pour former un ensemble cohérent, les voies de Jonquet sont impénétrables et cela déroute et excite la curiosité. Une fois happé dans ce roman, il est difficile de s'en échapper même si ici fascination et répulsion sont concomitants.

Il faut dire que Jonquet n'est pas réputé pour sa joie de vivre et ici c'est encore plus vrai que d'habitude avec pèle-mêle des thèmes plutôt angoissants et malsains. On ne tombe pas dans la facilité ou dans le voyeurisme mais plutôt dans un réel que l'on côtoie sans pour autant le voir ou vouloir le voir. Jonquet rappelons-le était un amoureux de la vie qui ne supportait pas l'injustice et les désordres de l'âme humaine qu'il aimait dénoncer à travers ses fictions. Dans Moloch, il est donc question de pédophilie et des réseaux œuvrant dans l'ombre, de maladie mentale sanguinaire et perverse (je ne connaissais pas le syndrome de Münchausen avant cette lecture, c'est vraiment effrayant comme pathologie), de l'exclusion sociale à travers le personnage de Charlie ancien militaire devenu SDF suite à son expérience rwandaise... Autant de personnages dérangés, en dehors des clous, qui hantent les pages du livre à la recherche d'un ailleurs meilleur par le Salut ou la destruction. Les contrastes sont forts et les policiers bien limités dans leur liberté d'action pour pouvoir arriver à une happy-end définitive...

On retrouve tout le talent de Thierry Jonquet pour planter un décor réaliste et des destinées tourmentées. Le Paris des bas fonds (ici les Puces et la proche banlieue) est saisissant et nous plonge dans un monde interlope qui coexiste avec notre quotidien banal. Le livre est donc parfois crû, direct, froid mais ne cède jamais à la complaisance. C'est une des plus grandes qualités de Moloch et de Jonquet en général (voir mes autres chroniques mises en ligne, liens en bas de post). Les personnages sont ciselés comme à chaque fois avec cet auteur et le récit est ponctué de retournements de situations comme il sait si bien le faire. L'écriture est une merveille de nervosité, de précision et d'intelligence où nulle part n'est laissée au manichéisme et où la psyché humaine livre tous ses secrets même les plus inavouables.

Une grande et terrible expérience littéraire, un must dans le genre ! Foncez !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Mygale
- La vie de ma mère !
- La bête et la belle
- Mémoire en cage