la fée et le géomètreL'histoire: Lutins, fées, ondines, elfes... ceux-là et beaucoup d'autres vivent libres, heureux dans la Forêt. Étrangers à notre civilisation, ils ne connaissent ni l'argent, ni les machines, ils ignorent l'idée même du pouvoir...
Les hommes découvrent ce paradis, ils vont l'arpenter avec leurs gros sabots, leurs idées reçues, leurs monstres... L'auteur écrit ici la fable violente de la colonisation, il en dit l'irrespect, l'inadmissible certitude aveugle et sourde.
Pourtant, reste l'espoir... l'espoir contagieux qui appartient à ceux qui se révoltent.

La critique de Mr K: Voici une nouvelle trouvaille qui une fois de plus m'a permis de vérifier l'adage que le hasard fait décidément bien les choses. J'ai par le passé pratiqué Jean-Pierre Andrevon avec plus ou moins de bonheur, alternant le bon et le moins bon. Avec cet ouvrage destiné à un public jeunesse, il frappe un grand coup en offrant une œuvre à la fois prenante et réflective.

Dans La Fée et le géomètre, tout commence comme dans un livre de contes de fées classique. Nous faisons connaissance avec une série de créatures vivant en osmose avec la nature: les lutins travailleurs à l'hygiène douteuse, les fées riantes et amatrices de bonne magie, les harlequins draguant à tout va les fées qui feignent de les ignorer, les gnomes jouant à cache cache avec leur pouvoir de camouflage, les animaux de la forêt cohabitant en harmonie avec les créatures magiques. On s'émerveille, on rit beaucoup et on s'attache à ces petits peuples instantanément. Les descriptions bien que courtes sont immersives à souhait et l'on se plait à croire que tout va continuer dans le meilleur des mondes possibles... du moins, un monde sans humains!

Les voilà qui débarquent au bout d'un tiers de l'ouvrage et commence la lente agonie du monde précédemment présenté par l'auteur. Par petite touches successives, explorateur après explorateur, on assiste à la lente destruction de ce paradis terrestre et notre estomac se tord devant la violence et les injustices engendrées par cette colonisation forcée. Loin de s'y opposer, menés par leur bonté naturelle, les habitants féériques vont peu à peu se faire dépouiller de leurs biens mais aussi (et surtout) de leur esprit et de leur philosophie de vie. L'espoir est bien maigre dans cette évolution qui semble sans frein possible. Le passé étant le passé, la solution se trouve peut-être dans une nouvelle conception de vie?

J'ai adoré ce livre que j'ai quasiment lu d'une traite. Son approche est facile et frontale. On retrouve ici tout le talent de conteur de Andrevon sans lourdeur ni moralisme forcené (un de ses défauts dans certains ouvrages). La langue est accessible, virevoltante et on navigue constamment entre de multiples émotions même si l'humour et la dérision cèdent assez vite au fatalisme et au drame. À noter que mon exemplaire contenait des illustrations de Bilal au fil des pages et que cela rajoutait une dimension esthétique sans pareil à cette bouleversante histoire.

Les plus jeunes rentreront sans difficulté dans ce récit et en ressortiront sans aucun doute changés ce qui est la grande force de La fée et le géomètre. Véritable fable, comme écrit en quatrième de couverture, il est impossible de ne pas faire le lien avec l'asservissement de territoires entiers par les européens dans un passé pas si lointain. Ceci, malgré le fait que tout se passe dans un monde imaginaire, marque le lecteur longtemps après sa lecture et on ne peut que s'émerveiller de tant d'intelligence et de finesse déployées pour mener à bien un récit qui s'apparente aussi à une parabole puissante et implacable.

Au final, je ne peux que vous encourager à découvrir cette œuvre unique en son genre, savant mélange d'aventure, de poésie et de militantisme pacifique. Un bijou littéraire qui fera honneur à votre bibliothèque!

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé:
- Un horizon de cendres
- Tout à la main
- Le monde enfin