Porte-des-enfersL'histoire: Au lendemain d'une fusillade à Naples, Matteo voit s'effondrer toute raison d'être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giulana, disparaît. Lui-même s'enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville.
Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l'impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d'étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu'on peut y descendre...
Ceux qui meurent emmènent dans l'Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur.

La critique de Mr K: Retour aujourd'hui sur un livre qui m'a marqué et qui reste au moment où j'écris ma plus belle lecture de l'année à peine entamée! "La porte des Enfers" est une fois de plus un petit bijou littéraire façonné avec soin et cœur par un Laurent Gaudé au sommet de sa forme. Grand merci encore à l'abbé pour cette trouvaille merveilleuse!

Dans cet ouvrage Laurent Gaudé aborde frontalement le thème du deuil. Un père un peu pressé traverse la ville pour emmener son fils à l'école. Ils tombent inopinément en plein milieu d'un échange de coups de feu et le jeune garçon s'effondre, mort dans les bras de son père. Commence alors une longue traversée intérieure pour le père éploré, incapable de surmonter son deuil. Son couple se délite et il erre sans but dans la ville. En parallèle, dans certains chapitres se déroulant vingt ans plus tard, on retrouve un homme portant le même nom que son fils mort qui semble se livrer à une vendetta bien sanglante à l'italienne... Étrange, vous avez dit étrange? Vous êtes encore bien loin de la vérité tant ce livre réserve moultes surprises et rebondissements à vous laisser scotché! Les deux récits sont bien évidemment liés et ce n'est qu'aux ultimes pages de ce recueil que vous connaîtrez le fin de mot de l'histoire... mais entre temps, quel voyage!

Pour ceux qui nous suivent, vous connaissez ma profonde affection pour cet auteur qui conjugue langue agréable et histoires hors norme. Le double combo fonctionne à plein régime ici aussi. Les personnages sont attachants au possible. Au premier rang d'entre eux Matteo, père endeuillé et inconsolable. La descente aux enfers est contée avec tact et précision ce qui engendre une très profonde mélancolie chez le lecteur. Le lien ténu qu'il avait lié avec son fils prend d'autant plus d'importance qu'il était très jeune et que le manque emplit l'âme du père et transpire des pages. C'est dur, très dur même. Et pourtant très vite, la rencontre avec d'autres personnages tous plus décalés les uns que les autres (notamment une péripatéticienne travestie humaniste, un vieux professeur masochiste adepte de légendes occultes, un curé rebelle contre le clergé...) vont lui apporter un espoir, un espoir certes fou mais qui le fait tenir et entrevoir peut-être, une forme de rédemption et de courage, le sacrifice ultime. En parallèle, le jeune personnage haineux intrigue. Il semble se la jouer solitaire et on se demande vraiment pourquoi il agit comme cela. Le lecteur suit ses monologues intimes qui semblent bien mystérieux et qui résonnent faiblement mais surement avec l'histoire de Matteo. Quel lien y'a-t-il entre eux?

Vers la moitié du livre, l'histoire prend alors une toute autre dimension. Le fantastique fait son entrée mais ici aussi, une fois de plus avec finesse et même logiquement, ce qui est le comble quand on parle de surnaturel! Comme le titre l'indique, il est question des enfers et vous trouverez dans ce roman parmi les plus belles pages écrites sur le sujet. Dieu sait que je suis amateur de la thématique infernale après ma découverte de Dante et de Milton! Le voyage intérieur des héros se transforme irrémédiablement en quelque chose de supérieur, quelque chose qui nous dépasse mais auquel on sera tous confronté un jour: la mort et ses conséquences, le désir fou de retrouver ceux que l'on a aimé. Autant de questions brillamment traitées par un Gaudé inspiré.

Ce livre est une merveille d'écriture. On le lit avec plaisir, désir, facilité. Les pages se tournent toutes seules et même si le sujet est grave, l'intérêt n'en est que plus prenant et exaltant. Les indices s'accumulent au fil des métaphores filées et autres analogies que l'écrivain nous propose avec une maestria bluffante. L'exploration de l'âme humaine est ici poussée à son paroxysme et fait écho à nos interrogations profondes, d'ailleurs rien que d'en parler me hérisse les poils du cou.

Il est des livres qui comme celui-ci marquent irrémédiablement de leur empreinte indélébile le lecteur. Impossible donc de passer à côté! Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Egalement lus et appréciés au Capharnaüm éclairé:
- "Pour seul cortège"
- "Le Soleil des Scorta" (il n'y a malheureusement pas de chronique car lu avant de tenir ce blog)