panh

L'histoire: "A douze ans, je perds toute ma famille en quelques semaines. Mon grand frère, parti seul à pied vers notre maison de Phnom Penh. Mon beau-frère médecin, exécuté au bord de la route. Mon père, qui décide de ne plus s'alimenter. Ma mère, qui s'allonge à l'hôpital de Mong, dans le lit où vient de mourir une de ses filles. Mes nièces et mes neveux. Tous emportés par la cruauté et la folie khmère rouge. J'étais sans famille. J'étais sans nom. J'étais sans visage. Ainsi je suis resté vivant, car je n'étais plus rien."

Trente ans après la fin du régime de Pol Pot, qui fit 1.7 millions de morts, l'enfant est devenu un cinéaste réputé. Il décide de questionner un des grands responsables de ce génocide : Duch, qui n'est ni un homme banal ni un démon, mais un organisateur éduqué, un bourreau qui parle, oublie, ment, explique, travaille sa légende.

La critique de Mr K: Énorme claque littéraire aujourd'hui avec ce témoignage hors de commun que je rangerai immédiatement à côté de "Si c'est un homme" de Primo Levi. On peut parler ici de livre-mémoire, de livre essentiel et incontournable où le pouvoir des mots prend tout son sens dans le nécessaire éclaircissement d'une sombre période de l'Histoire. Étrange coïncidence, j'ai lu ce roman quelques semaines après la mort de Jacques Vergès alias l'avocat de la terreur et notamment de Duch, personnage central de ce témoignage qui m'a bouleversé au plus haut point.

Ce qui est très intéressant dans cet ouvrage, c'est le parti pris par son auteur qui nous livre trois points de vues différents pour nous présenter l'horreur du régime des Khmers rouges. Ces trois visions sont intimement entrelacées durant tout l'ouvrage et nous offrent une perspective à la fois distanciée et intimiste qui nourrit le malaise grandissant qui ne manque pas de s'insinuer chez le lecteur. Il y a Ranthy Panh, le jeune enfant dont la famille va être emporté par la folie meurtrière du régime khmers. Ces passages sont difficilement supportables car perçus et vécus par un jeune enfant désarmé et innocent qui ressortira à jamais changé de cette tragédie. Il y a Ranthy Panh le cinéaste (qui parcourt le Cambodge à la recherche des anciens tortionnaires toujours libres et des victimes rescapées pour les filmer pour son documentaire) qui va devoir se confronter à la banalité du mal et aux blessures toujours ouvertes de son pays. Et il y a aussi des citations et des slogans khmers rouges prônant l'ordre communiste et le collectivisme forcené. Constamment balancé d'un point de vue à l'autre, le lecteur se retrouve immergé dans une époque de terreur pure, comparable à aucune autre réalité historique.

La lecture se partage donc entre rigueur historique et témoignage. Il en ressort un tableau unique d'une période peu connue et peu enseignée en Europe. On parle souvent des dictatures d'extrême droite mais rarement des régimes d'obédience communiste qui ont elles aussi poussé l'aliénation de l'être humain à son paroxysme. Ici, au nom du sacro-saint dogme du collectivisme et de l'égalitarisme total, le nouveau peuple est renvoyé aux campagnes. Ainsi, étaient jugés comme ennemis du peuple (paysans et ouvriers) tous les lettrés et classes supérieures: internements forcés, tortures physiques et psychologiques, exécutions sommaires, autant de crimes perpétrés au nom de Marx, Lénine et Mao, les grands maîtres à penser des khmers. Cela donne lieu dans ce livre à des descriptions brutes, sans concession et difficilement supportables. Plus d'une fois, j'ai du reposer le livre afin de reprendre mes esprits et de mettre de la distance entre moi et le contenu livresque, sortir de cet univers concentrationnaire inhumain. Malgré tout la fascination nous gagne, on veut en savoir plus et surtout savoir pourquoi, à travers notamment Duch et ses confessions parfois forcées, parfois naturelles mais toujours souriantes! Le bourreau se fait ici obscène et malsain, comme détaché de son oeuvre. Le malaise n'en est que plus grand.

Au détour du parcours de son auteur, on entraperçoit la société érigée par ce régime et l'on se rend compte que derrière cette égalité promue et construite de toute pièce, toute forme de liberté disparaît et que le totalitarisme n'en est que plus violent. Diviser pour mieux régner, suppression des libertés individuelles notamment l'impossibilité de se marier par amour au nom de la construction du peuple parfait, exploitation des femmes et des enfants, autorisation du sadisme et de la violence au nom de la raison d'Etat, paranoia ambiante entretenue pour maintenir la population sous la coupe du régime, idéalisation des dirigeants et des buts poursuivis... autant d'éléments révélés avec simplicité et sans fioritures qui font entrer cet ouvrage dans le panthéon des livres traitant du totalitarisme.

Difficile donc de parler de ce livre tant il est dense en contenu et émotion. Le traumatisme est encore grand chez l'auteur et le lecteur désarmé se le prend en pleine face, un uppercut à la fois violent et nécessaire pour que comme le disait Primo-Levi: nul ne l'ignore, nul ne l'oublie. Incontournable!