paysdemonpereL'histoire: Et voilà mon père devant le "Tribunal du peuple" nazi. Droit comme un i, flottant lamentablement dans un costume trop grand pour lui, silencieux. Je regarde fixement cet homme au visage éteint. Je ne le connais pas, il n'existe pas l'ombre d'un souvenir en moi. J'avais tout juste un an lorsque la guerre a commencé. À partir de ce moment, il n'était pour ainsi dire jamais à la maison. Mais je me reconnais en lui - ses yeux sont mes yeux, je sais que je lui ressemble. Et que sais-je de lui ? Rien. W.B.

La critique Nelfesque: J'ai vraiment été touchée par ce document d'une très grande qualité. Wibke Bruhns retrace non seulement la vie de son père pendant la seconde guerre mondiale mais elle nous raconte aussi toute sa famille depuis la fin du XIXème siècle. Bien plus qu'un constat froid et une présentation minutieuse du rôle qu'à jouer HG dans cette grande guerre, on découvre avec elle tout le parcours le menant jusqu'au "Tribunal du peuple" nazi, où a débuté son "destin" et dans quel terreau familial il a pris sa source.

"Le Pays de mon père" est un récit passionnant sur la vie d'une famille bourgeoise allemande dont l'histoire et l'Histoire s'entremêle et où la fierté d'être allemand passe avant tout le reste. Une autre époque, une autre façon de voir les choses, un autre pays. Il est plus courant de lire des ouvrages traitant de la seconde guerre mondiale vue par les français et les victimes des camps. Ouvrages dans lesquels, à juste titre, le lecteur est révolté contre l'oppresseur et ses actes. Ici, on comprend grâce aux documents récoltés pour l'écriture de ce livre (courriers familiaux, journaux intimes, documents administratifs, logistiques...) le climat présent en Allemagne lors de la première guerre mondiale, de l'entre deux guerres et de la seconde, et l'état d'esprit du peuple allemand lors de l'armistice de 1918, leur sentiment d'humiliation. Rien n'est excusé mais tout s'éclaircit.

Nous rentrons ici dans l'intimité d'une famille. On oscille alors entre l'incompréhension, le dégoût, la révolte, le soulagement... à l'image de l'auteur qui ne se prive pas de coucher sur le papier ses états d'âme au fil de ses découvertes. "Le Pays de mon père" est un cri du coeur. Un livre qui a permis à Wibke Bruhns de comprendre son père, de suivre ses pas pendant toutes ces années et de lui dire "je t'aime". On ressort de cette lecture troublé et ému par un homme à l'apparence froide et militaire, jusque dans ses rapports familiaux, ne laissant rien percevoir de la déception et de la révolte qui le rongent. 

Dans cette famille, tout est clairement allemand version Hitler: le salut nazi dans les soirées familiales autour du piano (les photos présentes au centre du livre me glacent le sang), la mise en place d'une association familiale dont les statuts précisent la pureté de leur race aryenne, le désintérêt pour les conditions du camp adverse, l'occultation du traitement fait aux juifs... Et pourtant, sans que l'on s'en rende compte, une conscience se réveille dans la tête d'HG qui avec son gendre sera jugé pour avoir participé à l'attentat contre Hitler en 1944. Quel retournement! Quelle capacité à cacher ses sentiments, même à ses proches!

Ce livre remue vraiment le lecteur. J'ai pourtant lu pas mal d'ouvrages sur cette période de l'Histoire, j'ai rarement été touchée à ce point. Peut être parce qu'ici on est "de l'autre côté", peut être parce qu'on touche du doigt l'incompréhensible, peut être parce que le récit est illustré de photos d'époque rendant l'ensemble encore plus réel... En tout cas, je conseille vivement la lecture de cette oeuvre de Wibke Bruhns qui nous permet de ne pas oublier qu'il y a eu aussi des victimes chez le peuple allemand.