Evangile-serpentL'histoire: Jeune Indien d'Amazonie élevé en Lozère, Vaï Ka'i incarne la sagesse du serpent double, symbole chamanique de l'ADN. Il prône l'abandon des possessions, le respect de la Terre et accomplit des miracles.
Quatre évangélistes, Mathias, tueur à gages, Marc, journaliste désabusé, Lucie, strip-teaseuse sur le Net, et Yann, premier disciple, racontent celui que la presse surnomme le Christ de l'Aubrac...

La critique de Mr K: Et un Bordage de plus à mon actif! Et quel Bordage! Il prend directement place dans mon top 5 de la bibliographie de cet auteur que j'affectionne tout particulièrement. J'ai littéralement dévoré ce petit pavé de 676 pages et ceci en trois jours (et encore je bossais!). Impossible de détourner les yeux et de penser à autre chose tant je me suis fait embarquer par l'histoire et le style de l'auteur.

L'histoire se déroule à notre époque voire dans un futur proche. Un messie d'un nouveau genre fait son apparition et prêche exactement l'inverse de la doctrine libérale-capitaliste qu'on nous sert matin, midi et soir. Face à cet énergumène qui connaît un succès grandissant les autorités avec l'appui des médias vont tout faire pour clouer le bec à ce néo baba-cool écolo et altruiste.

Extrait d'un prêche de Vaï Ka'i (page 300-301): La croyance mythologique, le vécu psychologique et l'expérience scientifique sont les facettes également légitimes d'une connaissance globale, elle-même contenue dans une banque de données infinie appelée le serpent double chez les chamans de l'Amazonie et ADN chez les scientifiques. Les Occidentaux sont partis à la découverte de cette base de donnée par l'extérieur, parce qu'ils ont toujours vécu dans l'idée d'un dieu intervenant dogmatique, d'un principe mâle, paternel. Les chamans l'ont explorée par l'intérieur, l'expérience individuelle, la connaissance intime de leur environnement. Les uns ont accusé la femme du jardin d'Éden et rejeté le concept de la déesse-mère pour mieux isoler et disséquer les mécanismes du monde. Les autres n'ont jamais cessé de regarder la terre comme leur nourriture, et, plutôt que de chercher à la comprendre, ils ont joui de son amour comme des enfants, accepté ses bienfaits, partagé ses secrets, cette connaissance symbolisée par le serpent dans la plupart des traditions. Pour résumer, le néo-nomadisme prôné par le Christ de l'Aubrac est une résurgence New Age mâtinée de préceptes et sagesses animistes. Aux yeux des puissants, il passe de gourou illuminé à ses débuts à un dangereux agitateur (il fait beaucoup d'émules) mettant à mal les valeurs individualistes et financières sur lesquelles reposent désormais l'occident.

Le point fort du bouquin c'est la construction de l'ouvrage en lui-même. Nous suivons la trame à travers les yeux de quatre personnes différentes. La lecture est donc cyclique, le même personnage revenant tous les quatre chapitres. Mathias, Lucie, Marc et Yann sont tous très différents et rien ne semble pouvoir les réunir, et pourtant... A travers ces quatre destins, ces quatre combats intérieurs, ces quatre regards croisés, nous assistons peu à peu à l'émergence d'une nouvelle manière d'appréhender de monde, de se comporter. Cela donne concrètement des passages entiers du livre où l'on assiste aux regroupements autour de ce nouveau messie qui prône avant tout la tolérance et l'écoute. On baigne totalement dans le discours christique du respect mutuel et de tendre la main à ses ennemis. D'ailleurs, les quatre voies sont autant d'évangiles pour donner corps à une idée, à une utopie incarnée par Vaï Ka'i.

Cependant L'Évangile du Serpent n'est pas seulement un trip mystique. C'est l'occasion aussi pour Bordage de régler ses comptes et de balancer à la face du monde tout ce qu'il pense de l'évolution humaine, notamment en occident. Le constat est rude mais a le mérite d'être sans appel et non enrobé derrière des discours abscons. Nous sommes dans l'erreur et nous courons à la catastrophe. Il revient sur des sujets que l'on retrouve à travers toutes ses œuvres: la place de la femme, l'écologie, la "zombification" des populations par les médias et les autorités, l'inertie de la masse, le "martyrisat" de quelques uns pour sauver une espèce qui pourtant ne le mérite peut-être pas... Des passages sont très difficiles tant certaines scènes sont crûes et font écho à une réalité très proche: les violences faites aux femmes, le tabassage de militants pacifiques, les bavures policières, les compromissions entre politiques et médias, le grand cirque du show business etc... C'est le grand huit et on dirait que ça ne s'arrête pas. On a beau être conscient de tout cela, se le faire rappeler avec talent par un immense auteur c'est autre chose. Livre somme et livre choc, je suis ressorti heureux de cette lecture mais quelques peu désabusé. En même temps, je ne suis pas d'un naturel optimiste quand il s'agit d'évoquer l'évolution de nos sociétés...

L'écriture de Bordage reste toujours aussi limpide, imagée et efficace. Les pages se tournent toutes seules et l'addiction est immédiate. Malin comme il est, il nous faut attendre en plus quatre chapitres plus loin pour savoir la suite des pérégrinations des quatre personnages principaux: infernal et dangereux pour la santé car quand il faut se lever tôt et que l'envie irrépressible d'en lire un peu plus vous tenaille, le coucher est tard et les lendemains parfois difficiles. Bref, un ouvrage très réussi que je recommande vivement! A bon entendeur...

Autres Bordage chroniqués par mes soins:
- Wang
- Abzalon
- Orcheron
- Les derniers hommes
- Ceux qui sauront
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