99L'histoire: "En ce temps-là, on mettait des photographies géantes de produits sur les murs, les arrêts d'autobus, les maisons, le sol, les taxis, les camions, la façade des immeubles en cours de ravalement, les meubles, les ascenseurs, les distributeurs de billets, dans toutes les rues et même à la campagne. La vie était envahie par des soutiens-gorge, des surgelés, des shampoings antipelliculaires et des rasoirs triple-lame. L'être humain n'avait jamais été autant sollicité de toute son histoire : on avait calculé qu'entre sa naissance et l'âge de 18 ans, toute personne était exposée en moyenne à 350 000 publicités. Même à l'orée des forêts, au bout des petits villages, en bas des vallées isolées et au sommet des montagnes blanches, sur les cabines de téléphérique, on devait affronter des logos "Castorama", "Bricodécor", "Champion Midas" et "La Halle aux Vêtements".
Il avait fallu deux mille ans pour en arriver là."

La critique Nelfesque: Ah! J'aime Beigbeder! C'est vrai qu'il a tendance à faire toujours le même livre: milieu bourge trash, sexe et drogue, destroy forever. Mais ça fonctionne!

Il faut dire que ce milieu, Beigbeder le connait bien et il n'hésite pas à nous en faire un portrait au vitriol, loin des strass et paillettes des couvertures de "Gala" et "Voici". Avec lui, place au côté sombre des amateurs de soirées jetsetisées. Dans "99 francs", nous sommes dans le milieu de la pub, un milieu où on ne doit pas hésiter à marcher sur son voisin pour monter toujours plus haut. Beigbeder n'y va pas avec le dos de la cuillère pour nous présenter un homme qui a décidé de tout mettre à plat et casser sa carrière pour éclairer le lecteur sur ce qu'est la vie d'un publicitaire. Vendre de la merde en faisant une campagne de pubs pour décérébrés? C'est possible! Il n'y a qu'à marcher dans la rue et regarder les 4 par 3 ou allumer sa TV pour s'en rendre compte. Ils vendent du rêve à des cerveaux disponibles. Un rêve qui s'obtient à grand coup de crédits à la consommation...

Ce roman relate assez bien ce que je pense de l'univers de la pub. Les mécanismes et le vocabulaire "in" sont ici décortiqués et la logique gerbante des principaux acteurs de cette poudre aux yeux est détaillée sur 299 pages. Dans ce roman, pas de langue de bois et ça fait franchement plaisir à lire.

L'écriture de Beigbeder est, encore une fois ici, déjantée. La pub qui est dénoncée et diabolisée est aussi étalée avec des pauses publicitaires en majuscules à plusieurs reprises dans cette oeuvre. Comme des verrues intrusives, elles s'invitent dans ce roman comme elles le font partout dans notre vie quotidienne. A l'instar du tabagisme passif, nous subissons le "publicisme" passif. Mais avec Beigbeder, ce désagrément est drôle, acerbe et corrosif. Un grand coup de pied dans la fourmilière qui fait rire jaune mais fait du bien.

L'originalité de l'écriture réside également dans les changements de point de vue. En plusieurs parties, ce roman fait le tour de tous les pronoms personnels et l'auteur se met tour à tour dans sa peau, dans celle du lecteur, dans celle du collègue à l'agence, dans la notre de citoyen, dans celle de la société sans lui et dans celle d'un couple exilé. Je ne souhaite pas dévoiler certains aspects de l'histoire, notamment ses relations avec sa femme et l'épisode qui va changer sa vie car "99 francs" est vraiment un roman à lire tant pour son originalité que pour ce qu'il dénonce.

Je vous le conseille grandement.