dionysosL'histoire: Pas de résumé officiel trouvable. On suit sur 158 pages les tribulations et les pensées d'un professeur de français dans un établissement privé.

La critique de Mr K: On ne peut parler de ce livre sans en raconter l'histoire mouvementée et surtout, l'accouchement difficile. Le 12 mars 1987, L'Os de Dionysos a été interdit pour "trouble illicite, incitation au désordre et à la moquerie, pornographie et danger pour la jeunesse en pleine formation physique et morale" par le Tribunal de Grande Instance de Tarbes. Il est donc à ce titre le dernier ouvrage "censuré" en France. Nous sommes alors en pleine période de cohabitation: Chirac est premier ministre de Mitterrand et Pasqua est à l'Intérieur.

Qu'en est-il aujourd'hui en 2010? Le temps a passé et certes ce texte reste marquant mais on a un peu du mal à penser qu'il ait pû faire couler autant d'encre. Autre siècle autres moeurs sans doute... Nous avons devant nous un récit érotico-satirique violent et provocateur nous dit-on au dos du livre. Pour une fois, ce n'est pas simplement un argument commercial avancé pour attirer le chaland. Le héros est un obsédé du cul (comme beaucoup de profs de français diront certains...) et voue littéralement un CULte à Laure sa compagne: un amour charnel, passionnel. Au fil de ses pensées intimes et des quelques "films" qu'il se fait (et il va loin le bougre!), on cerne peu à peu ce personnage aussi hors norme qu'attachant.

Pour faire contrepoids à cet érotisme, il y a tous les chapitres où l'on voit notre héros sur son lieu de travail: un collège privé. Lui, un être si extrême et passionné, baigne dans un milieu conformiste, navigue au milieu d'individus plus mesquins et rigides les uns que les autres. Forcément le contact entre ces deux mondes est explosif et donne lieu à de véritables duels et autres disputes d'anthologie. J'ai particulièrement apprécié ses "échanges" avec la directrice et son jeu du chat et de la souris avec un de ses collègues plus que maniaque sur les horaires de cours. Les élèves eux ne s'ennuient pas...

J'ai beaucoup apprécié cette lecture. On ne reste pas pour le scénario qui n'est qu'un prétexte ou pour la critique sociale soujacente qui a mal vieilli... On reste pour la langue. Tout bonnement somptueuse, Laborde est le digne héritier des surréalistes selon certains. L'écriture est à la fois simple, directe et évocatrice. On plonge instantanément dans les méandres de la psyché du héros et il est très difficile d'en ressortir tant on a l'impression de découvrir une autre façon de s'exprimer. Le caractère séditieux des propos s'efface pour laisser place à une révolution du verbe, fruit d'un écrivain-poète qui ne réiterera jamais ce coup d'éclat.

Petit extrait choisi sur sa vision des profs:

Un prof, c'est lâche. Ca s'arrête pas de lècher. Ca lèche les élèves, ca lèche le dirlo, ca lèche l'inspecteur. Ca a la trouille, au lieu d'avoir le trac. Un prof digne de ce nom devrait avoir tué au moins une fois dans sa vie. Un inspecteur par exemple, le jour de l'inspection. Quand on voit arriver ce malade mental, ce cocu du réel, ce petit flic, cet assassin propre, couvert par la Loi, on devrait sortir son colt Python 357 Magnum. Au lieu de ça, on le reçoit en grande pompe. On a sorti la cravate, la jupette bleu marine, on est passé au nettoyage à sec, on a demandé à Ossi [la directrice] une salle propre, bien éclairée, on a demandé à Bernard Bernardini [surgé] d'empêcher les élèves d'y fumer pendant la récréation...
On le reçoit l'inspecteur, on lui désigne la jolie table qu'on lui a réservée, avec la jolie chaise, on l'a entouré des meilleurs élèves, on lui porte soi-même le cahier de textes de la classe... On est lamentable, larvesque. Au lieu de lui loger une bastos dans les entrailles, on le reçoit, tapis rouge, trouille au cul, et on se chie dessus pendant une heure, devant les élèves! La honte! Un prof, c'est lâche, ça ne tirera jamais sur un inspecteur. L'inspecteur le sait. C'est pour ça qu'il vient...

Un livre à la fois drôle et impressionnant de maestria stylistique que je conseille à tous les amateurs non-puritains de bons mots et de belles formules.